Thänn’s Cuivië
Mani
Chapitre
1 : Ar guth
- Pure soie
de Darkhan ! criait le marchand, brandissant un rouleau de tissu rouge. La
soie la plus belle de notre Royaume ! Mademoiselle ! Venez,
essayez ! Je vous promets que vous ne le regretterez pas !
La
dite jeune fille jeta un regard à l’étalage croulant sous les rouleaux de
tissus multicolores, les tapis brodés de Tirnas, voiles, écharpes et autres
pièces colorées. Originaire de Darkhan, elle ne put s’empêcher de sourire à
l’évidente contrefaçon que lui présentait le marchand. Ce tissu-là était
particulièrement fin et soyeux, mais il ne pouvait égaler la Soie de Darkhan,
tissu rare que s’arrachait à prix d’or les divers marchands du Royaume.
-
Mani… Allons-y ! souffla une petite voix à l’oreille de la jeune fille.
L’ignorant totalement, Mani s’attarda sur une tunique légère, couleur de sable.
-
Combien ? demanda-t-elle.
-
700 Tarams, grommela le marchant derrière un sourire faussement enjoué.
Visiblement, la fameuse Soie ne se vendait pas.
- Je prends.
La jeune
fille sortit de sa bourse les sept pièces d’or demandées, empaqueta sa nouvelle
tunique dans son sac et reprit son chemin, une petite voix agacée sifflant à
son oreille qu’elle s’était faite arnaquer. D’un petit geste de la main, elle
éloigna l’origine de la voix.
Umir était
décidément une jolie ville. Contrairement aux autres grandes cités du Royaume,
les rues étaient vides de toute ordure, bien entretenues, et de multiples
jarres de fleurs égayaient de leurs couleurs vives les murs de chaux blanche.
Sur la place principale, une fontaine apportait une touche de fraîcheur et un
nuage de gouttelettes fraîches arrosa Mani à son passage. Elle s’arrêta un
instant et regarda autour d’elle, quelque peu perdue. Son regard s'ancra sur
l’enseigne d’une petite taverne, les Flots Bleus. Elle y dirigea ses pas.
La porte
s’ouvrit sur une salle vide. L’après-midi était bien entamée mais il était
encore trop tôt pour qu’on se réunisse autour d’une bière ou d’un repas. Mani
descendit les trois marches qui menaient aux premières tables et marcha vers le
comptoir où un petit homme barbu faisait ses comptes. Il ne releva la tête de
son manuscrit que lorsque Mani s’accouda devant lui.
- Bonjour.
- Bonjour,
je voudrais une chambre.
- Pour
combien de temps ? demanda-t-il en prenant un autre livre.
- Heu… Une
nuit, je pense. Peut-être plus.
- Bien. Ici,
on paye d’avance. Ce n’est pas que je n’aie pas confiance en vous, d’ailleurs
je ne vous connais pas, mais je ne tiens pas à trouver un lit vide lorsqu’il
s’agit de me faire payer. On part sur une nuit et si vous restez, on verra plus
tard. Ca vous va ?
- Bien
sûr ! sourit la jeune fille. Le dîner est à quelle heure ?
- De
dis-neuf à vingt-trois heures. Ce soir, ce sera un ragoût de Nourk. C’est ma
femme qui cuisine, ajouta-t-il avec un petit sourire en coin. C’est sa
spécialité. Bien… Nous disons donc une nuit. Ca vous fera 90 Rams.
Mani le
paya, prit la clé qu’il lui tendait et monta un petit escalier sombre qui
menait à l’étage. Au bout d’un long couloir, elle trouva sa chambre et en
poussa la porte. L’intérieur était frais et clair, l’atmosphère remplie de cris
d’enfants qui s’amusaient dans la rue. La jeune fille ferma la fenêtre avant de
poser son sac. Elle jeta un coup d’œil au lit, enleva ses bottes de voyage
couvertes de poussière et s’y allongea, épuisée. Elle ferma les yeux et
s’endormit.
***
La salle
était enfumée et emplie du brouhaha des conversations. Un navire était arrivé
au port au cours de la journée et de nombreux marins étaient descendus aux
Flots Bleus. Dans un coin de la pièce, une personne mangeait son ragoût en
parlant toute seule, sous le regard inquisiteur d’une forme encagoulée.
- Mais
enfin, Mellouïn, elle me va très bien cette tunique !
- Peut-être…
pépia une voix que seule Mani entendait. Mais je ne t’autorise pas à dépenser
mes économies pour des broutilles !
La jeune
fille éclata de rire, s’attirant les regards étonnés de quelques clients.
- Allons,
Mel… Ce n’est pas si grave ! Je te la prêterai si tu veux.
- Ha… Ha...
Très drôle ! Tu sais très bien que je ne peux pas. Enfin… tant pis… je
voyage avec une dépensière éhontée, une casse-cou invétérée, impossible de
rester sérieuse plus de cinq minutes, qui ne connaît rien à la diplomatie,
inculte de surcroît, non croyante, bagarreuse et le pire c’est que je l’aime
bien !
- Mel, je
t’adore ! sourit la jeune fille. Elle se tut un instant puis reprit plus
bas avec un air sombre. Tu vois l’homme avec une capuche à ma gauche ?
Celui qui vient de détourner le regard. Il a fait le Signe à un des marins,
celui qui a une pipe presque éteinte. Tu veux bien aller vérifier s’il te
plaît ?
L’air
bruissa devant Mani et la jeune fille continua de manger son ragoût, en prenant
son air le plus tranquille et chantonnant une comptine des Temps Anciens. Elle
se versa un verre d’eau en lorgnant du coin de l’œil les mouvements de la salle
et les attitudes des marins. Tout paraissait tranquille mais une tension
sous-jacente régnait dans la salle. Heureusement que cette table, dans un
recoin de la pièce, avait été libre lorsqu’elle était descendue. Mani n’aurait
pas apprécié d’être au beau milieu de la salle en ce moment. Inconsciemment,
elle porta une main à la dague cachée sous sa tunique.
-
Mani ? C’est moi. Ils L’ont. L’homme à la capuche et plusieurs marins. Pas
tous mais au moins cinq. Ce n’est pas exactement le même Signe que celui qu’on
a trouvé à Darkhan mais il y ressemble trop pour que ce soit une coïncidence.
On ferait mieux de filer.
- On ne
pourra pas, Mel. Regarde… Les deux buveurs inoffensifs à la porte ont une épée
courte sous leur cape et celui qui se boit une bière près de l’escalier est
beaucoup trop droit. Ce n’est pas un simple marin. Et ils n’ont pas l’air
décidé à bouger. Je vais essayer de…
La jeune
fille sortit de dessous sa tunique une petite bourse en cuir, remplie d’une
légère poudre bleutée. Elle en prit une pincée, la déposa au creux de sa main
en lui donnant une forme d’étoile, murmura quelques mots puis souffla
discrètement jusqu’à ce que toute la poussière se soit envolée. Invisibles, les
grains s’éparpillèrent sur Mani et Mellouïn.
- Voilà…,
souffla-t-elle, l’air soulagé.
- C’était
quoi ?
- Un sort
d’inattention, murmura la jeune fille. S’ils ne sont pas ici pour nous, ils ne
me remarqueront pas, parce que leur attention sera focalisée sur autre chose,
et on n’aura pas d’ennuis. Sinon, et bien tant pis… Il faudra te tenir prête à
filer, d’accord ? Ca ralentira leur capacité à se concentrer sur moi,
c’est tout. On pourra plus facilement leur fausser compagnie.
- Astucieux,
admit la petite voix. Mais on devrait arrêter de se parler, ça en étonne plus
d’un. Tu me répondras par l’Astilnor, quand on en aura besoin.
Mani
acquiesça d’un léger signe de tête. L’Astilnor était un langage assez élaboré,
composé de signes anodins. Il avait été créé au fil des ans par les Ombres, la
Guilde des Voleurs de Darkhan, au cours de multiples rapines, de rixes et de
longs moments à guetter une proie, riche marchand ou dignitaire influent.
L’Astilnor n’était pas assez complet pour être une langue à part entière mais
il comportait assez de signes pour se faire comprendre. En dehors des Ombres et
de quelques Errants, peu le connaissait. C’était d’ailleurs bien pratique,
songea Mani en terminant son assiette.
Quelques
minutes plus tard, alors qu’une servante débarrassait les couverts de la jeune
fille, un mouvement dans la salle capta son attention. Du coin de l’œil, elle
observa l’homme encapuchonné se diriger vers la sortie, adresser aux deux
marins un signe, que Mani reconnut comme celui de la retraite, et finalement
sortir. Assez rapidement, la salle se vida de sept marins, à intervalles
irréguliers. La jeune fille compta mentalement cinq minutes, pendant lesquelles
aucun autre marin ne partit, puis se leva lentement.
- Qu’est ce
que tu vas faire ? pépia Mellouïn.
- Je te le
dirai plus tard, indiqua Mani en Astilnor, réajustant sa tunique < expliquer
> en poussant un petit soupir < après >.
D’un pas
d’apparence négligente, elle se dirigea vers l’escalier, saluant au passage le
tavernier. Elle gravit lentement les marches et, aussitôt hors de vue de la
salle, se rua silencieusement dans sa chambre. Elle ferma doucement la porte,
attrapa au vol deux dagues qu’elle avait laissé sur la table avant de les
glisser dans ses bottes et s’approcha de la fenêtre. Elle scruta attentivement
la rue en contrebas puis le toit de la maison qui lui faisait face, s’assurant
que personne ne soit posté en guet près de l’auberge.
Puis, avec
une précaution infinie, elle ouvrit les battants de la fenêtre, stoppant son
geste à chaque grincement, si minuscule qu’il fut. Près d’elle, Mellouïn
s’était tue, abandonnant l’idée de lui faire changer d’avis. Lorsque la fenêtre
fut suffisamment entrebâillée, la jeune fille glissa sa tête au dehors.
Le toit de
l’auberge se terminait à un mètre au-dessus d’elle, la bordure dépassant d’une
cinquantaine de centimètres. Mani se mis dos à la rue et se suspendit au
rebord, les pieds dans le vide. D’un geste lent et contrôlé, elle se hissa
jusqu’à ce qu’elle puisse voir la pente du toit. Elle n’y vit personne mais
plus loin la cheminée permettait aisément à celui qui le voulait de se cacher
dans son ombre. Mani se souleva souplement et se rétablit sur le toit sans un
bruit, saisissant par la même occasion une des dagues qu’elle avait dissimulées.
Elle vérifia rapidement qu’aucun tueur ne se cachait derrière la haute cheminée
de pierre puis s'immobilisa, tendant tous ses sens à la recherche du groupe qui
avait quitté l’auberge.
La nuit
était tombée une heure auparavant mais la première lune Raná était pleine et
éclairait vivement les pavés des rues avoisinantes. Quelques quartiers plus
loin, une rixe mineure avait éclatée et les injures et les bruits des coups
portaient jusqu’à Mani. Plus près, deux chats avaient entamé le concours du
miaulement le plus fort, le ruissellement de la fontaine faisant office de
bruit de fond. Et alors qu’une odeur de cuisine se répandait dans l’air, qu’un
ivrogne titubait en contrebas ou qu’une chouette rasait les toits en hululant,
Mani sentit son inquiétude grandir.
Tout était
trop calme. Ses sens n’indiquaient rien de spécial et pourtant, il allait se
passer quelque chose, elle le savait, ses pressentiments ne la trompaient que
rarement, surtout après avoir vu le Signe.
Et puis, un
flottement dans l’air, un arrêt dans l’écoulement normal des événements, une
suspension du temps, l’alerta. Ca y est, ils avaient commencé. Tournant la tête
dans toutes les directions, elle trouva rapidement l’origine du bouleversement,
trois rues plus loin, sentant dans tout son être les prémices d’un sortilège.
Sautant de toit en toit, elle se dirigea en un instant vers le l’endroit où
allait avoir lieu le massacre. Elle se posta finalement dans l’ombre d’un toit
et observa.
Sa capuche
rabaissée, un individu aux longs cheveux blancs lui tournait le dos, créant
autour de lui un pentacle de lumière rouge. A quelques mètres, plusieurs marins
montaient la garde tandis que deux d’entre eux immobilisait un homme d’âge mur.
Sa robe mauve, bien que déchirée en plusieurs endroits, indiquait qu’il
appartenait à la noblesse de Umir. Le visage tuméfié, il paraissait
malheureusement plus mort que vif et ne tenait plus debout. La jeune fille pria
silencieusement pour lui. Telle que se présentait la situation, elle ne pouvait
pas tenter de le sauver, ses adversaires étaient trop nombreux et la présence
d’un Haut mage rendait toute action impossible.
Ce devait
sûrement être un sacrifice à l’attention d’une divinité noire. A moins que ce
ne soit lié aux événements de Darkhan. Mani devina que, dans quelques minutes,
l’homme serait mis au centre du pentacle créé par le Mage, avant de mourir
d’une façon que la jeune fille ne lui enviait pas.
Tandis
qu’elle observait le rituel, une petite forme se rencogna le plus possible dans
la porte cochère qui lui servait de maigre abri. L’enfant trembla et étouffa un
gémissement. S’il faisait du bruit, les méchants hommes le verraient, son papa
le lui avait dit avant de le cacher là. Après, son papa avait essayé de fuir,
pour que les méchants le suivent et ne voient pas sa cachette, mais il s’était fait rattrapé.
Et
maintenant, il voyait son papa se faire battre par deux grands hommes. Il serra
ses petits poings. Il avait peur mais il aurait voulu aider son papa, même s’il
savait qu’il ne pouvait rien faire. Doucement, il s’approcha quand même, dans
l’espoir de tenter quelque chose.
Du haut de
son toit, Mani vit l’enfant bouger. Les marins ne l’avaient pas encore vu mais
il arriverait bientôt en pleine lumière. Légèrement paniquée, Mani analysa
rapidement la situation. Le Haut Mage était concentré sur son sortilège, il ne
sentirait donc pas l’usage de la magie, si elle n’utilisait qu’un sortilège
mineur. Elle fouilla silencieusement dans sa tunique et en sortit quelques
poudres qu’elle mélangea avec sa salive, obtenant au final une petite boule
sombre. Attrapant un petit tube à sa ceinture, elle piqua la boule sur une
fléchette et se servit du tube comme sarbacane.
En bas,
l’enfant sentit un moustique le piquer. Il se dit que c’était bizarre, parce
que les moustiques, il n’y en avait qu’au printemps. Et puis, une somnolence le
gagna rapidement et il se roula en boule sur le sol, derrière une
providentielle caisse de marchandises.
Mani soupira
de soulagement. Mais l’enfant pouvant toujours être vu là où il était, elle
utilisa la poudre bleue et lui lança le sort d’inattention, comme elle l’avait
fait précédemment dans la taverne.
Elle quitta
ensuite des yeux le petit corps recroquevillé et reporta son attention sur le
sorcier. Celui-ci finissait son incantation. Tournant ses paumes vers le sol,
il prononça les derniers mots de pouvoir.
Le noble
vacilla alors que les deux marins qui l’avaient soutenu se retiraient. Il
releva la tête et croisa le regard du sorcier. Il ouvrit la bouche pour hurler.
Aucun son n’en sortit. Le pentacle de lumière s’illumina et un vent invisible
ébranla l’homme, griffant son visage, déchirant sa robe, lui arrachant des
larmes mêlées de rage, de désespoir et de douleur. Puis une colonne de flamme s’éleva
et l’engloutit, le perdant à jamais aux yeux des vivants. Lentement, le feu se
réduisit à quelques flammèches, ne laissant au sol qu’un corps carbonisé,
méconnaissable.
Le Haut Mage
le fixa d’un regard glacial, prononça un dernier mot et disparut. Sans se
concerter, les marins s’égayèrent dans toutes les directions, abandonnant le
corps d’un père disparu et un petit enfant perdu dans des cauchemars sans nom.
A suivre
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Mani : 1.